Pierre Papier Ciseaux

ENTRETIEN AVEC : MARGOT DEGERT & LUCIE LALUQUE


Comment vous êtes-vous rencontrées ?

M & L : Nous nous sommes rencontrées en classe d’arts plastiques au lycée et sommes devenues amies à ce moment- là. Nous avons commencé

à dessiner ensemble il y a quelques années en réalisant des fanzines. On a débuté ensuite une correspondance graphique, entre Paris et Marseille, qui a pris différentes formes : postale (à partir de dessins sur des enveloppes usagées) et numérique (par intervention sur des images extraites de films). Nos propositions allant d’une ligne à l’autre pour se fondre jusqu’à s’effacer, tisser jusqu’à s’approprier, nous avons nommé notre duo "Court-circuit", comme un outil interrogeant la mise à distance de la notion d’auteur.

Comment avez-vous eu l’idée de cet album jeunesse ?

M & L : Nous avions déjà fabriqué quelques fanzines et avions envie de pousser l’idée de dessiner à quatre mains.

Pierre Papier Ciseaux est inspiré des bricolages quotidiens et méticuleux de Léone, la fille de Lucie ! Chaque jour, elle prenait des bouts de papiers en tout genre et en faisait des petits paquets, de toutes formes. Tout ça était très sérieux : sa manière concentrée de signer chaque papier à l’intérieur comme un message, de plier et replier. On a tout de suite porté un regard poétique sur la répétition de ce geste, sur la confection de ces

petits écrabouillages et leur dissémination dans des endroits improbables ! Nous avons eu envie d’en faire un livre, une ode aux mondes que l’on s’invente enfant et une invitation à y porter attention. L’illustration jeunesse nous a semblé un terrain d’expérimentation particulièrement adapté à la liberté que nous voulions nous donner.

 

Aviez-vous déjà écrit ou illustré des livres jeunesse?

M : J’ai fait un travail à un moment donné porté sur l’édition sous forme de fanzines, j’en réalisais beaucoup. Tantôt il s’agissait de compilations de mes dessins, tantôt je les concevais comme des objets à part entière.

Mais l’ensemble était essentiellement tourné sur l’image plus que sur le texte. 

Je continue d’en produire, mais ces derniers temps je me consacre plus à des séries de dessins originaux. Je me considère plus comme plasticienne que comme illustratrice.

L : À l’école Massana à Barcelone, j’ai été formée au design graphique et à l’illustration jeunesse, mais je n’avais pas encore réalisé de livre, c’est une première ! J’ai une pratique quotidienne du dessin, par série, que je présente sous la forme d’exposition. Autrement j’ai surtout réalisé des fanzines à partir d’archives et de collectes urbaines, et d’autres objets auto-édités en collaboration avec une amie-artiste, Juliette Thomas. Avec ce duo, "Des pas cadencés", notre pratique transite entre édition, installation et performance pour explorer les liens entre territoires, espaces intérieurs et corps.

 

Comment s’est passée votre rencontre avec les éditions La tête ailleurs ?

M & L : À un certain stade du projet de ce livre nous avons décidé de contacter une dizaine d’éditeurs que nous avions repérés par affinité avec leur approche et leur ligne éditoriale, La tête ailleurs en faisait partie ! Ensuite, nous avons rencontré Luna, Anouchka et Noémie dans leurs locaux au sein de l’Orfèvrerie à Saint-Denis, et nous nous sommes senties tout de suite en confiance pour avancer avec elles sur ce premier album.

 

Quelle a été la répartition de vos rôles pendant la création de ce livre ?

M & L : Nous avons dès le début travaillé ensemble et de manière libre sur tous les aspects du livre, en dialogue par ping-pong. Les propositions se répondent, se nourrissent et nous avançons comme cela petit à petit. On fait confiance au regard de l’autre. Si l’une émet un doute, on se propose autre chose, on se critique mutuellement, on se donne des idées, et du courage aussi !

À partir d’un certain moment, plus on avançait dans l’élaboration du livre, plus nous avons dû nous répartir de manière un peu plus délimitée les choses. Mais de manière générale nous discutons de tout et mélangeons dessin et écriture.

 Est-ce que les rêves de l’enfant dans l’histoire proviennent de souvenirs de vos propres rêves ?

M & L : Il s’agit de mondes qui appartiennent plus à notre inconscient qu’à des souvenirs précis de nos rêves ou de notre enfance. Mais l’histoire elle-même s’attache à retranscrire l’imaginaire d’une petite fille existante. Nous voyageons à travers son regard, elle fabrique des histoires et en même temps que nous voyons ces histoires prendre forme, nous sommes pris dans l’image, invités à déambuler à l’intérieur de paysages oniriques et étranges.

 

Travaillez-vous souvent à partir d’archives dans vos réalisations artistiques ?

M & L : Oui, il nous arrive à toutes les deux de partir d’images d’archives dans nos travaux mutuels. Nous avons une pratique régulière de longue date de collecter ce type de matériaux et qu’ils soient le point de départ de nouveaux projets.

 

Pourquoi, dans le livre, avoir majoritairement choisi des archives de la Seine-Saint-Denis ?

M & L : L’ancrage territorial était important car le livre parle de ce que nous projetons sur ce qu’induit vivre en ville, et plus particulièrement y grandir. Ce territoire nous touche particulièrement par ce qu’il semble refléter de diversités, de complexités et de richesses.

Quelles techniques avez-vous utilisées pour travailler les archives ?

M & L : Nous nous sommes laissé la liberté de varier les techniques puis d’assembler les différents éléments comme des collages afin de les imbriquer entre elles. Dans la plupart

des planches on retrouve du dessin au trait et à l’encre de Chine, des encrages colorés, et nous utilisons aussi les outils d’infographie.

 

Selon vous, quelle dimension apportent les archives à votre histoire ?

M & L : Les archives permettent de jouer sur les différents registres d’une réalité et de révéler des sens cachés.

Elles permettent également au dessin d’avoir un point d’appui. 

Plus généralement, nous appréhendons ce travail avec les archives comme le moyen de donner une nouvelle lecture et une nouvelle vie aux images.

 

Pourquoi ne pas avoir donné de nom au personnage de l’enfant ?

M & L : Le fait de ne pas nommer le personnage nous intéressait car nous aimions bien l’idée de ne rien imposer aux lecteurs. Il nous semblait que la narration se situait ailleurs, notamment dans les rêveries et les bricolages qu’opère la petite fille ou

encore dans les lieux que nous parcourons au fil des pages.

 

Les couleurs sont très variées dans l’album, pourquoi ce parti-pris ?

M & L : Nous avions envie de nous essayer à des techniques différentes que nous n’avons

pas toujours forcément l’habitude d’utiliser, car nous travaillons beaucoup en noir

et blanc l’une et l’autre. Il nous est apparu important de jouer

sur le contraste entre images d’archives, encrage vif et dessin au trait, comme des couches d’autres réalités et pensées qui se superposent, des espaces-temps différents.

 

Le texte de cet album est très poétique et chacun peut y trouver un sens différent. Pourquoi avoir fait le choix de la libre interprétation de l’histoire ? Quelle importance cela a pour vous ?

 

M & L : C’est une question qui nous tient à coeur. Nous en avons beaucoup discuté.

Une des premières raisons

est tout simplement que

nous sommes avant tout plus dessinatrices qu’auteures.

Pour donner du poids aux illustrations, nous avons préféré opter pour un texte qui laisse aux lecteurs la place de s’abandonner, d’errer et de voguer au fil des paysages, de la même manière que la petite fille dans ce livre.

 

Propos recueillis par Anouchka Toulemonde Mikolajczak

& Nathan Lusseau